Le gouvernement soudanais bloque l'envoi de
casques bleus au Darfour, objet d'une crise complexe alors qu'une
catastrophe humanitaire menace la régionPourquoi l'ONU ne peut-elle pas envoyer des casques bleus au Darfour ?

Bien
que le Conseil de sécurité de l'ONU ait approuvé, le 31 août, le
déploiement de 17 000 casques bleus au Darfour pour mettre fin à la
guerre civile, c'est finalement un maintien de la force de l'Union
africaine, déjà présente mais critiquée pour son impuissance, qui
devrait être décidé au siège de l'ONU. Son mandat, qui devait s'achever
le 30 septembre, devrait être prolongé de trois mois.
Le président soudanais Omar Al Béchir refuse en effet toujours
l'arrivée de forces onusiennes, affirmant qu'elle constituerait une
violation de la souveraineté du pays. Les analystes estiment que le
gouvernement soudanais craint qu'un déploiement des forces de l'ONU
ouvre la voie à l'arrestation de hauts responsables soudanais accusés
d'avoir commis des crimes contre la population civile au Darfour. Même
si, comme l'a déclaré mardi George W. Bush, « la crédibilité des
Nations unies est en jeu », il semble clair qu'aucun État membre de
l'ONU n'est prêt à fournir des troupes pour une intervention au Darfour
si Khartoum s'y oppose.
Les Occidentaux et les responsables onusiens considèrent donc comme
un moindre mal la présence prolongée des 7 000 hommes sous-équipés de
la force africaine, qui assurent un minimum de protection aux
populations civiles. Par ailleurs, même si Khartoum changeait soudain
d'avis et autorisait le déploiement d'une force de l'ONU, celle-ci ne
pourrait arriver sur le terrain avant janvier au plus tôt.

L'accord de paix du 5 mai est-il caduc ?

«
L'accord de paix sur le Darfour n'a que quatre mois, mais il est
presque mort. Il est dans le coma. Il aurait besoin d'un traitement
intensif, mais il ne reçoit aucun soin. » Tel est le diagnostic dressé
lundi dernier devant le Conseil de sécurité par l'iconoclaste
représentant de l'ONU au Soudan, le Néerlandais Jan Pronk. Conclu sous
forte pression américaine le 5 mai dernier à Abuja (Nigeria), l'accord
n'a été signé que par Minni Minnawi, le chef du principal groupe
rebelle, le Mouvement de libération du Soudan (SLM), récompensé par un
poste de « conseiller spécial » du président soudanais,et par un
entretien avec George W. Bush en juillet à la Maison-Blanche.
Lâché par une partie de ses troupes qu'il n'avait pas cru bon de
consulter, Minnawi a atomisé le front rebelle. Les groupes armés non
signataires ont été exclus des institutions, et notamment de la
commission sur le cessez-le-feu, et n'ont pas tardé à reprendre les
armes. De son côté, le régime de Khartoum a relancé ses attaques visant
les zones rebelles, sans égard pour les civils. L'accord d'Abuja, tel
qu'il est, apparaît donc dépassé, et seules de nouvelles discussions,
précédées d'un cessez-le-feu, semblent pouvoir débloquer le processus
de paix.

L'enjeu pétrolier interfère-t-il dans le conflit ?

Depuis
1999 et la remontée des cours du pétrole, les réserves africaines, et
notamment soudanaises, intéressent les pays consommateurs. Au premier
rang, la Chine, qui pour nourrir sa croissance s'assure
l'approvisionnement de pays producteurs en dehors d'un Moyen-Orient
jugé trop risqué. « Le Soudan fournit 7% des importations de brut de
Pékin », estime Philippe Sébille-Lopez, auteur de
Géopolitiques du pétrole(Éd. Armand Colin). Dans ce contexte, l'abstention de la Chine, début
septembre, lors du vote à l'ONU sur l'envoi de casques bleus au
Darfour, peut être comprise comme une volonté de ne pas froisser un
fournisseur précieux.
La production de pétrole du Soudan est montée de 250 000 barils par
jour en 2003 à 500 000 b/j cette année. Ce pétrole est exploité
notamment par les compagnies chinoises CNPC, indienne ONGC et malaise
Petronas. « Des Chinois, sans doute des militaires, ont aussi construit
l'oléoduc de 1 500 km qui permet d'acheminer depuis avril le pétrole du
bassin du sud-ouest jusqu'à Port Soudan », ajoute Philippe
Sébille-Lopez.
À ce jour, il semble que ce soit surtout le sud du pays qui regorge
d'hydrocarbures, la région du Darfour n'ayant pas de réserves connues.
Celles de l'ensemble du pays sont estimées à 6,5 milliards de barils,
mais une grande partie du sous-sol reste inexplorée. Aujourd'hui, avec
un baril supérieur à 70 dollars, le pouvoir à Khartoum engrange des
recettes importantes, lui permettant notamment de s'armer et de
soutenir ses amis.

Quelle est la situation au sud du Soudan ?

Au
sud du Soudan, un accord de paix a mis fin en 2005 à 21 ans de guerre
civile. L'ancien chef rebelle Salva Kiir, aujourd'hui premier
vice-président du pays, s'est clairement démarqué du président Al
Béchir à propos du Darfour. Leader du Mouvement populaire de libération
du Soudan (SPLM), il a plaidé pour le déploiement de casques bleus et
critiqué l'attitude du régime.
Le SPLM n'a pas suffisamment de pouvoir au sein de l'appareil
d'État pour infléchir sa position, et ne peut se permettre une rupture
avec le Congrès national. Néanmoins, ce désaccord sur un sujet aussi
crucial risque d'avoir un effet négatif sur la mise en œuvre de
l'accord de paix au Sud. « À part quelques améliorations sur le plan de
la sécurité, les progrès sont rares en ce qui concerne le partage du
pouvoir et des richesses », notait en juillet Kofi Annan, le secrétaire
général de l'ONU. Si l'on ne craint plus une reprise du conflit dans
cette région, le processus semble en panne. Certains observateurs
redoutent qu'une partie des 12 000 soldats de l'ONU déployés au sud du
Soudan puisse être envoyée au Darfour, en cas d'accord à l'ONU.

Quel est l'impact sur le Tchad voisin ?
Après
une accalmie de quelques mois, la tension s'est brusquement ravivée
depuis une dizaine de jours dans l'est du Tchad, où l'armée a engagé le
combat sur plusieurs fronts face à des rébellions divisées. Surprises
en avril par une offensive repoussée à N'Djamena et à Adré, à la
frontière du Darfour, les forces gouvernementales ont cette fois pris
l'initiative, s'attaquant à des groupes rebelles basés dans les zones
frontalières. On ignore à ce jour l'issue de cette offensive.
Selon plusieurs groupes rebelles, les zones de combat sont
survolées par des avions de l'armée française, qui fournit depuis le
début de la crise du renseignement et une aide logistique à l'armée
tchadienne. Il semble que l'offensive au Darfour ait joué un rôle dans
cette situation, en forçant les rebelles tchadiens, qui y ont leur base
arrière, à franchir la frontière vers le Tchad.
Pierre COCHEZ et Laurent D'ERSU
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2281424&rubId=4077